Sylvester Thompson, dit Syl Johnson
Chanteur, Guitariste, Harmonica, Auteur/Compositeur, Producteur
Holly Springs, Mississippi, 1er juillet 1936
Cet héritier de la tradition du blues électrique de Chicago – son frère ainé Mark était le compagnon de route inséparable du guitariste et chanteur Magic Sam – a pris un malin plaisir à brouiller les pistes en allant chercher le succès auprès de Willie Mitchell à Menphis dans un style à mi-chemin entre soul sudiste et funk, après avoir allié le langage direct du blues à la modernité du R&B dans la Windy City. Ce parcours atypique, tout en faisant de lui l’un des interprètes les plus originaux et les plus créatifs de son temps, lui a valu l’incompréhension de la critique qui a globalement sous-estimé son œuvre. Son style inhabituel, rehaussé par sa voix aigre et le discours très proche de la rue qu’il met en scène dans des textes parfois très militants (Is It Because I’m Black, Concrete Reservation), semble en revanche avoir séduit la génération hip-hop car ses succès ont été régulièrement échantillonnés et revisités par divers rappers parmi lesquels Ice T, MC Hammer et Big Daddy Kane. Constamment à la recherche du rebond qui permettrait de relancer sa carrière, Johnson n’a jamais renoncé à produire de nouveaux enregistrements qui vont du blues au funk, marqués par le style vocal déclamatoire et intense qui permet de l’identifier instantanément.
En empruntant pendant son adolescence le trajet obligé qui mène les familles noires les plus démunies du Mississippi vers la Mecque industrielle qu’est Chicago, Sylvester Thompson suit la route du blues, en pleine phase d’électrification de ses racines rurales au lendemain de la guerre. Harmoniste influencé par Little Walter, il est aussi un guitariste recherché en club par des artistes reconnus comme le pianiste Eddie Boyd ou les maitres de l’harmonica Billy Boy Arnold et Junior Wells. Après avoir fait ses premières armes en studio en accompagnant Arnold et Wells, le spécialiste de la guitare slide Elmore James ou encore John Lee Hooker, Syl va progressivement s’éloigner du blues traditionnel pour s’intéresser aux nouvelles sonorités du ghetto. Au lendemain d’une séance avec le bluesman vétéran Jimmy Reed en 1959, il négocie un contrat chez King/Federal par le biais de Ralph Bass, un directeur artistique très introduit dans l’univers du rhythm & blues depuis qu’il a conduit au succès les Dominoes, Hank Ballard, Esther Phillips et James Brown, parmi d’autres.
En l’espace de trois ans et d’une demi douzaine de 45-t, Syl se fait un nom chez Federal, au sens propre du terme puisque Ralph Bass lui suggère de renoncer à son patronyme Thompson pour devenir Syl Johnson. Entre le blues pur de I Got to Find My Baby et sa reprise de Please, Please, Please de James Brown, Syl semble hésiter sur son avenir artistique, une impression qui perdure au milieu de la décennie avec les enregistrements réalisés pour divers petits labels chicagoans comme TMP-Ting et Special Agent. Ce n’est qu’avec Staight Love, No Chaser publié sur Zachron en 1966, que l’originalité de Johnson se manifeste de façon probante. La suite logique de ce single à l’audience confidentielle est un titre réalisé en collaboration avec Joshie Jo Armstead ; intitulé Come On Sock it To Me, il incite un distributeur de Chicago à créer Twilight Records (rebaptisé Twinight par la suite) pour l’occasion, une initiative récompensée par des ventes conséquentes lorsque le nom de Syl Johnson frôle le Top 10 noir pendant l’été 1967.
Ce hit initial va bouleverser l’existence de Johnson. En marge des tournées organisées dans le sillage de Come On Sock It to Me, alors que cette expression venue de la rue fait école dans tous les ghettos d’Amérique, Syl enfile son habit de producteur pour aider des artistes comme les Deacons (le groupe de son frère Jimmy), Peaces of Peaces (une formation avec Byron Bowie, beau-frère de Frontella Bass et frère de Lester Bowie au saxophone), le chanteur Lee Shot Williams (I Like Your Style en 1969), le duo Simtec and Wylie (Do It Like Mama en 1970) ou les Notations (I’m Still Here en 1970). Les productions les plus réussies de Johnson sont néanmoins celles qu’il réalise pour son propre compte, à commencer par Different Strokes qui profite du succès de Come On Sock It to Me pour imposer son atmosphère funky dans le Top 20 R&B à l’automne 1967.
Le hit suivant, Dresses Too Short qu’accompagne un album du même nom à la fin de 1968, marque un tournant dans la carrière de Johnson dont c’est le premier passage dans le studio de Willie Mitchell à Memphis. Un an plus tard, sa production chicagoanne est à nouveau à l’honneur avec Is It Because I’m Black, une ode à la Black pride qui passe abondamment sur les ondes des stations de radios afro-américaines en cette période troublée des relations entre communautés. La suite logique de ce succès militant sera Concrete Reservation (Une réserve de béton) au début de 1970, suivi par One Way Ticket to Nowhere (repris avec succès par Tyrone Davis peu après) et une lecture de Get Ready des temptations qui vient conclure le séjour de Syl chez Twinight.
Sa collaboration artistique avec Willie Mitchell reprend à la fin de 1971. Le producteur de Memphis à découvert Syl lors d’un show au Burning Spear de Chicago en 1968 et il a d’emblée fait connaître son intérêt pour sa musique en produisant Dresses Too Short. Décidé à récupérer Johnson sur son label Hi, Mitchel a patiemment attendu la fin de son contrat avec Twinight pour lui faire une proposition avantageuse. Les premiers singles Hi sont décevants au plan commercial, mais les deux hommes finissent par se rencontrer artistiquement lorsque Mitchell s’éloigne du modèle évident que représente Al Green pour mettre en valeur l’originalité de son nouveau chanteur. L’année 1973 est brillante avec We Did It et Back for a Taste of Your Love, une plage qui donne son titre au premier album Hi de Syl. Diamond in the Rough l’année suivante apporte la preuve que le talent de Johnson est solide, avec des singles comme Let Yourself Go et I Want to Take You Home (to See Mama), mais c’est avec le bien nommé Total Explosion en 1975 que le nom de Syl Johnson prend une place décisive dans l’histoire de la soul avec I Only Have Love et surtout Take Me to the River, une composition d’Al Green et Teenie Hodges (leader de l’orchestre de studio Hi) qui entre dans le Top 10 au printemps.
La vente de Hi Records à la compagnie californienne Cream est à l’origine du départ de Syl au lendemain de l’échec, commercial et artistique, de l’album Uptown Shakedown en 1979. Dans l’intervalle, Johnson a profité de la situation publier Goodie-Goodie-Good Times en 1977 sur sa marque Shama, avant de vendre un mélange d’inédits et d’anciennes productions Twinight à la marque japonaise P-Vine.
Le retour en force du blues au début des années 1980 explique la sortie de Brings Out the Blues in Me et de Ms. Fine Brown Frame, deux recueils destinés au public en pleine expansion de style soul-blues. Le petit succès sur les charts de Ms. Fine Brown Frame sur Boardwalk pousse Johnson à publier à intervalles réguliers de nouveaux singles Shama comme Gimme Some et Suicide Blues, avant la publication en 1988 de Foxy Brown. Tout en gérant la chaine de fast-foods qu’il a créée, Syl continue à enregistrer de nouveaux albums, à commencer par Back in the Game qui le réunit à la légendaire section rythmique Hi constituée de Howard Grimes et des frères Hodges. Ce recueil Delmark de 1994 donne à Syl l’occasion de révéler le talent de sa fille Syleena qui s’est imposée depuis comme l’une des valeurs sures de la nouvelle soul sous la houlette de R. Kelly. Alors que Syl et son ainé Jimmy ont enregistré et donné des concerts ensemble en 2001, personne ne peut douter que la musique est une affaire de famille chez les Johnson.
Biographie tirée de l'ouvrage Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul de Sebastian Danchin, éditions Fayard (2002).