Après Marvin Gaye, l’autre force innovante de l’empire Motown au tournant des années 1970 est le producteur Norman Whitfield. Avant même que Marvin entame l’exploration de territoires vierges avec What’s Going On, Whitfield a radicalisé le son Motown en s’inspirant du psychédélisme de Sly Stone et de Jimi Hendrix pour proposer une « soul cosmique » (ses propres termes) aux forts relents de funk. Le succès commercial en 1969 de Cloud Nine des Temptations lui permet d’envisager des expérimentations plus poussées mais il a besoin de cobayes pour pouvoir les tester, un rôle qui va revenir à Undisputed Truth. L’origine du groupe remonte à la fin des années 1960 lorsque Brenda Joyce et Billie Rae Calvin, deux anciens membres des Delicates, font leur entrée chez Motown. Ils commencent par gagner leur vie comme choriste sur des séances des Supremes et des Four Tops, mais Whitfield croit discerner chez eux les qualités qu’il recherche pour amplifier sa politique éditoriale. L’arrivée de Joe Harris va lui permettre de parvenir à l’équilibre harmonique masculin/féminin qu’il recherche.
Avant de s’imposer comme la colonne vertébrale du groupe tout au long des années 1970, Harris a grandi dans le même quartier que Diana Ross, Mary Wilson et Smokey Robinson avant de rejoindre Little Joe & the Moroccos. Par la suite, il côtoie le futur Temptation, Richard Street, au sein des Preps, effectue un court passage chez les Ohio Players et séjourne un temps chez les Stoned Soul Children avant de avant d’intégrer Undisputed Truth à la demande de Norman Whitfield. Celui-ci a promis le succès au trio avant le fin de 1971 ; il tient cet engagement en leur confiant Smiling Faces Sometimes, un best-seller crossover à la hauteur de leurs ambitions, classé troisième au Hot 100 et deuxième dans les hit-parades Soul cette année-là. Ce single est l’objet d’une controverse dans le monde politique qui voit dans ce texte sombre une critique à peine voilée de l’administration Nixon ; il apporte surtout la preuve que le succès n’a pas besoin d’être consensuel et insipide pour prétendre à l’universalité, une démonstration en pleine contradiction avec la politique habituelle de Motown.
La puissance de conviction de Smiling Faces Sometimes va permettre à l’album The Undisputed Truth d’investir la liste des meilleures ventes dans les ghettos, mais ce démarrage en fanfare n’est pas synonyme de réussite durable pour le groupe. Préoccupé par la carrière des Temptations auxquels il réserve ses créations les percutantes, Whitfield se sert de la formation pour tester certains titres avant de les confier aux Tempts, comme c’est le cas en 1972 avec Papa Was a Rollin’ Stone. Pendant trois ans, le palmarès du groupe se limite à une suite succès mineurs dont les premiers, You Make Your Own Heaven and Hell Right Here on Earth et What It Is, sont tirés de l’album Face to Face with the Truth en 1972. Le départ de Joyce et Calvin suite à l’échec de Law of the Land en 1973 conduit Whitfield à faire appel aux Magictones pour seconder Joe Harris ; pour avoir longtemps travaillé dans l’univers des bars de Detroit, Tyrone Berkeley, Tyrone Douglas, Virginia McDonald et Calvin Stevens possèdent une culture musicale proche du hard rock qui conduit à une radicalisation encore plus poussée de la formation, tant au plan visuel – avec l’adoption de costumes space opera – que d’un point de vue sonore, comme le montrent les recueils Down to Earth en 1974, Cosmic Truth et Higher Than High en 1975.
Au fur et à mesure qu’elle se fait plus drastique, la politique de Whitfield l’éloigne des objectifs affichés par Motown, ce qui le conduit à quitter la firme de Berry Gordy pour fonder son propre label Whitfield avec l’appui de Warner pour la distribution. Conscient de l’impasse dans laquelle se trouve Undisputed Truth à l’heure du disco, il fait une seconde fois le vide autour de Joe Harris pour engager Melvin Stuart, Marey Thomas, Happiness Kennedy. Le succès de You + Me = Love en 1976 est honorable, mais la comparaison avec l’autre groupe associé à Whitfield, Rose Royce, ne joue pas en faveur de Undisputed Truth qui disparaît à l’aube des années 1980 sans parvenir à remonter la pente.
Biographie tirée de l'ouvrage Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul de Sebastian Danchin, éditions Fayard (2002).