Tout juste dix ans après que Sly & the Family Stone ont proposé une nouvelle voie à la soul en conciliant rythmes funk et culture rock, Rick James pousse cette logique dans ses ultimes retranchements en inventant ce qu’il baptise lui-même le style « punk-funk ». Si l’humour qui caractérise les productions de Bootsy Collins ou de George Clinton est absent de celles de James, la richesse de son imaginaire à sa musique une couleur immédiatement identifiable, faisant de lui l’un des derniers grands créateurs du funk avec Prince et Roger Troutman.
Paradoxalement, c’est par le biais de la très politiquement correcte compagnie Motown que Rick devient l’une des stars les plus en vue des ghettos à la fin des années 1970 en prenant la tête d’une école aussi subversive que provocatrice, en réaction au consensus mou figuré par le disco. Berry Gordy, le tout-puissant patron de Motown, avoue dans ses mémoires avoir été choqué par la trivialité et l’insolence des concerts de James, tout en lui reconnaissant une inventivité hors norme en studio. Il oublie de préciser que Motown n’aurait sans doute pas survécu à la défection récente des Jackson 5 si Rick n’avait pas largement contribué à maintenir le navire à flots, non seulement par le succès commercial de ses disques, mais aussi en permettant à des artistes de la vieille école comme les Temptations de conserver un pied dans l’actualité du R&B.
L’esprit de rébellion qui anime ce neveu de Melvin Franklin des Temptations n’est pas une invention tardive. Elevé par une mère qui consacre davantage de temps à s’occuper de loteries clandestines que de lui, James Johnson n’a pas dix ans quand il vole sa première voiture ; par la suite, il n’échappe à la prison qu’en s’engageant à quinze ans dans la Navy après avoir menti sur son âge. Comme la discipline militaire lui convient mal, il finit par déserter et s’exile au Canada au milieu des années soixante pour monter à Toronto un premier groupe folk-rock, les Mynah Birds, avec Neil Young, Bruce Palmer et Goldy McJohn – trois musiciens qui se rendront célèbre par la suite au sein de Buffalo Springfield et de Steppenwolf. L’ambition de celui qui se fait appeler Rick James Matthews étant d’enregistrer pour Motown, il emmène les Mynah Birds en 1966 à Detroit pour y enregistrer un album qui ne verra jamais le jour, l’armée étant venue lui demander des comptes suite à sa désertion.
En 1968, James est de retour chez Motown où il écrit des chansons pour Bobby Taylor & the Vancouvers (Malinda), les Spinners et les Marvelettes, mais c’est de l’autre côté de l’Atlantique que sa carrière va se poursuivre, plus particulièrement en Angleterre où il dirige un ensemble funk fortement influencé par Sly Stone, Main Line, avec lequel il réalise un album pour MGM. De retour aux Etats-Unis, il poursuit ses explorations funk sous la bannière du label A&M d’Herb Alpert pour lequel il enregistre My Mama, mais c’est à nouveau chez Motown qu’il trouve véritablement le moyen de s’exprimer à partir de 1977, à la fois comme artiste et producteur.
Le succès immédiat de You and I sur Gordy au printemps 1978 (N°1 Soul et N°13 Pop), en pleine ère disco, ouvre de nouvelles perspectives à Motown où l’on perçoit tout le potentiel du langage direct avec lequel James s’exprime dans un décor funk sans concession. Dans la foulée de l’album Come Get It! D’où émerge également Mary Jane (un hymne aux bienfaits de la marijuana), les recueils Bustin’ Out of L Seven et Fire It Up en 1979 confirment la tendance avec une nouvelle suite de singles souvent provocateurs : Bustin’ Out, High on Your Love Suit, Love Gun… Avant les élucubrations érotico-schizophréniques de Prince, James Johnson s’évertue à donner une identité sulfureuse à donner une identité sulfureuse au personnage de Rick James, sorte de conscience asociale d’une nouvelle génération qui ne mâche pas ses mots en chantant les plaisirs du sexe et les vertus de la drogue ; de même, il ne fait guère de doute que son œuvre de chef de clan musical avec les Mary Janes Girls et le Stone City Band va influencer la démarche du Kid de Minneapolis.
La consécration des efforts de Johnson/James survient en 1981. Un an après la sortie discrète de Gardien of Love, Street Songs est l’album de l’année dans les ghettos afro-américains où il reste en tête des meilleures ventes pendant un record de vingt semaines. Sa façon de décrire le quotidien de l’Amérique noire du début de l’ère Reagan avec des textes sans détours qui inspireront plus d’un rapper par la suite (Ghetto Lofe, Give It to Me Baby, Super Freak) bouleverse le regard de toute une nation sur sa principale minorité. Histoire de brouiller les pistes encore davantage, Rick invite aussi bien les Temptations que la chanteuse rock Grace Slick sur cet album hors du commun qui dépasse rapidement le million d’exemplaires vendus. La tournée qui suit est à la (dé)mesure de ce disque paradoxal ; tout en faisant sur scène l’apologie de la prostitution et le procès de la police en fumant obstinément un joint géant, James dévoile ses talents de chanteur de ballade à la tête de son Stone City Band, désamorçant toute accusation d’ethno-centrisme en invitant sur scène la chanteuse blanche Teena Marie dont il a produit peu auparavant plusieurs titres à la demande de Berry Gordy (I’m a Sucker for Your Love).
Jusqu’au milieu de la décennie, rien n’arrête Rick James qui passe le plus clair de son temps en studio pour diriger les Temptations (Reunion en 1982), le groupe Process and the Doo-Rags de son ancien choriste James Hawkins (Too Sharp en 1984), les Mary Jane Girls (In My House en 1985) ou encore Eddie Murphy (Party All the Time en 1985) tout en enregistrant des duos avec Chaka Khan (Slow Dancin’ en 1982) et Smokey Robinson (Ebony Eyes en 1983). Pour son propre compte, James donne une image de lui-même plus apaisée en 1982-83 avec les recueils Throwin’ Down (Dance Wit’ Me, Standing on the Top, Hard to Get) et surtout Cold Blooded pour lequel il crée un décor musical inédit, en rupture avec le funk de ses débuts : Cold Blooded, six semaines en tête des classements dans les ghettos en 1983, U Bring the Freak Out, Ebony Eyes.
A la suite de Reflections qui propose en 1984 un mélange de nouveautés (17, You Turn Me On) et d’anciens best-sellers, l’album Glow (avec Can’t Stop, la chanson du film Le Flic de Beerly Hills avec Eddie Murphy) connaît un succès appréciable l’année suivante alors que James semble avoir trouvé une sérénité qui lui échappait jusque-là. La tension qui a toujours gouverné sa créativité revient en force dès 1987 lorsqu’un désaccord grandissant sur l’avenir des Mary Jane Girls le pousse à quitter Motown peu après de The Flag (Sweet and Sexy Thing), Warner, qui vient de réactiver Reprise Records, s’empresse de lui proposer un contrat et engrange rapidement les bénéfices de ce recrutement grâce au succès de Loosey’ Rap, un duo avec la rappeuse Roxanne Shante qui donne à James le quatrième et Numéro Un noir de sa carrière au mois d’août 1988. A l’heure du New Jack Swing, l’album Wonderful aurait pu donner un nouvel élan au King of Punk-Funk, mais sa carrière s’enlise, faute de promotion adéquate. Après un ultime hit en forme d’hommage aux Drifters, This Magic Moment/Dance with Me, le nom de Rick James disparaît des charts, même si MC Hammer se charge de familiariser le public hip-hop en 1990 avec une adaptation de Super Freak intitulé U Can’t Touch This. Rattrapé par son mode de vie pour le moins décadent, James est arrêté en 1991 pour avoir abusé de plusieurs femmes sous l’empire du crack. Rongé par la cocaïne, il échappe à la prison en passant plusieurs mois dans un centre de désintoxication mais sa carrière est derrière lui, malgré la publication sur Private en 1997 de l’album Urban Rapsody. Deux ans plus tard, alors qu’il tente de percer au cinéma (Life, aux côtés d’Eddie Murphy), une crise cardiaque le handicap en le privant de l’usage de ses jambes.
Biographie tirée de l'ouvrage Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul de Sebastian Danchin, éditions Fayard (2002).