La nécessité est mère de l’invention. Parce qu’elle doutait de ses capacités de chanteuse, cette ancienne modèle à rejoint Isaac Hayes dans la catégorie des premiers adeptes du rap, ces longs monologues qui permettent à l’interprète de mettre en condition son auditoire en créant un décor parlé autour de ses chansons. Mais alors que Hayes privilégie un ton feutré, intime et sensuel, Millie Jackson fait œuvre d’humoriste en proposant des sketches dans lesquels elle décrit les rapports entre hommes et femmes avec un langage cru puisé à la source de la rue. Prenant le contre-pied du discours machiste habituel de la plupart des soulmen afro-américains, Millie a bâti son succès en décrivant de manière truculente la forfanterie masculine en matière de sexe, avec la complicité du public noir féminin, ravi de pouvoir prendre sa revanche sur des hommes catalogués comme prétentieux, paresseux et ridicules. En digne héritière de la tradition du vaudeville qui traverse toute l’histoire des arts de la scène dans la communauté afro-américaine depuis la fin du XXe siècle, cette championne toutes catégories de l’improvisation et du mauvais goût s’est imposée à la fois comme diva à la voix rauque et comme comique salace dans un registre totalement hermétique au grand public blanc. Sa liberté de ton et ses attitudes provocatrices – illustrées aussi bien par sa célèbre Phuck U Symphony que par la pochette de son album Back to the S-t ! où elle trône en plein effort dans les toilettes – lui ont en effet fermé les portes d’un succès de grande ampleur en Amérique, mais aussi en Europe où sa musique reste un secret bien gardé, sinon chez les amateurs de rap qui voient en elle un talent précurseur.
Le bagout est une seconde nature chez Millie Jackson dont la carrière est née par hasard un soir de 1964 dans un club de Harlem lorsque des amis la mettent au défi de faire mieux que le chanteur dont elle n’arrête pas de critiquer la prestation ; sans hésiter, elle monte sur scène et obtient son premier engagement. La chanson est pourtant loin des préoccupations de cette jeune femme décidée qui a fugué à quatorze ans du domicile de ses grands-parents à Thomson, près d’Augusta en Géorgie, pour rejoindre son père à Newark dans le New-Jersey, plusieurs centaines de kilomètres plus au nord. Au sortir de l’adolescence, on peut la voir dans des romans-photos publiés par les magazines Thrills, et bientôt comme modèle dans la mode jusqu’à ce que la musique prenne le dessus.
Après plusieurs engagements en club, elle part en tournée comme choriste avec L.G. Cooke, le frère de Sam Cooke, avant de retrouver un emploi dans une firme de prêt à porter. Son métier ne l’empêche pas d’enregistrer en 1969 pour MGM un premier disque qui lui ouvre les portes de Sping (distribué par Polydor) quelques mois plus tard. Malgré son titre ambigu, A Child of God (It’s Hard to Believe) n’a rien à voir avec le gospel et donne à Millie un avant-goût de réussite en 1971. Tout en conservant son emploi régulier, elle poursuit l’année suivante, de manière plus convaincante encore, avec Ask Me What You Want et My Man, a Sweet Man, deux extraits de son album Millie Jackson classé dans le Top 10. Mais ce n’est qu’avec Hurts So Good, la chanson du polar afro-américain Cleopatra Jones (Dynamite Jones), que le succès se confirme véritablement, au point que Millie décide de prendre un congé sans solde le jour de l’été 1973 où son single arrive en troisième place des classements noirs.
Le recueil It Hurts So Good qui sort peu après marque un tournant dans la carrière de Millie qui prend les rênes de la production aux cotés de Brad Shapiro. Désormais responsable de disques enregistrés pour la plupart à Muscle Shoals et Miami, elle lance avec Caught Up en 1974 le principe d’albums concepts dans lesquels elle évoque un thème. Elle commence par explorer tous les recoins de la triangularité amoureuse avec If Loving You Is Wrong I Don’t Want to Be Right de Luther Ingram et I’m Through Trying to Prove My Love to You ; la formule est inhabituelle et Spring hésite à publier l’album, mais l’appui de l’animateur radio new-yorkais Frankie Crocker fait la décision et Millie Jackson se forge définitivement un nom dans la communauté noire. Adoptant tour à tour le point de vue la femme et de la maîtresse, elle poursuit avec Still Caught Up et Lefttovers en 1975, puis Free and in Love et Bad Risk la saison suivante.
De plus en plus explicite dans sa façon de décrire l’adultère, elle ne peut guère compter sur l’appui de la radio pour promouvoir ses disques, le moindre terme ambigu étant censuré par la pudibonderie chronique de l’Amérique. Très demandée en revanche dans les clubs des ghettos, elle fait hurler de rire son public féminin avec des monologues salaces et anti-machos tandis que les hommes souvent mal à l’aise, jouent l’indifférence amusée. Cette popularité parallèle, construite en dehors des réseaux de diffusion habituels du disque, explique comment Millie parvient à traverser la période disco sans difficulté en enchaînant les succès. Après Lovingly Yours au début de 1977, Feelin’ Bitchy à la fin de l’année lui donne l’un de ses plus grand best-sellers avec If You’re Not Back in Love By Monday (N°5 Soul), adaptation d’un hit country de Merle Haggard, suivi de All the Way Lover de Benny Latimore. Tout en produisant le trio vocal Facts of Life dont la courte carrière est éclairée par la réussite de Sometimes en 1977, Jackson partage son temps jusqu’à la fin de la décennie entre les tournées et le studio, enregistré en 1979 au Roxy de Los Angeles, qui donne une idée de sa complicité avec son auditoire.
Au cours des années 1980, à une époque où la soul souffre de la concurrence de la nouvelle vague, Millie choisit de s’enfermer définitivement dans un genre sulfureux qui assure confortablement son avenir, le disque explosif de Live and Outrageous (Rated XXX) en 1982 et de Back to the S--t ! en 1989 apportant la preuve qu’en matière de liberté d’expression, la communauté afro-américaine n’a pas attendu l’avènement du rap pour appeler un chat un chat. En 1985, au lendemain de son arrivé chez Five, elle renoue même avec le Top 10 Black pour la première fois en neuf ans grâce à Hot ! Wild ! Unrestricted ! Crazy Love et Love Is a Dangerous Game tirés de An Imitation of Love. En 1991, remariée depuis peu à un home plus jeune qu’elle elle revendique son hédonisme dans Young Man, Older Woman avant de partir en tournée pendant quatre saisons avec la comédie musicale du même titre, à la tête d’une troupe qui comprend sa fille Keisha. Tout en continuant à sortir des albums sur diverses marques (Rock’n’Soul pour Ichiban en 1994, It’s Over pour IC en 1995, Not for Church Folk ! pour Weird World en 2001) en se produisant plus de trente semaines par an dans les clubs de l’Amérique noire, Millie a récemment mis à profit son exubérance verbale naturelle pour animer une émission quotidienne sur une radio de Dallas, ce qui lui permet de ne pas perdre le contact avec sa communauté. Mal connue à l’étranger – sinon en Angleterre où Act of War, son duo de 1985 avec Elton John l’a popularisée -,elle a fait une apparition remarquée sur la bande originale du film Comme un Aimant du rapper français Akhenaton en 2000.
Biographie tirée de l'ouvrage Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul de Sebastian Danchin, éditions Fayard (2002).