Membres du groupe
- Eddie LeVert (Canton, Ohio, 16 juin 1942)
- Walter Williams (Canton, Ohio, 25 aout 1942)
- William Powell (Canton, Ohio, 1941- 26 mai 1977) - Powell remplacé par Sammy Strain (9 décembre 1940) en 1976 - Strain remplacé par Nathaniel Best en 1993
- Bill Isles, Bobby Massey (Groupe Vocale) - Départ de Isles en 1965 et de Massey en 1971
Quand ses fils Gerald et Sean ont voulu se lancer dans la musique au début des années 1980, Eddie Levert leur a recommandé d’écrire leurs propres chansons et d’assumer la production de leurs albums en studio, un conseil qui donne une idée de changements intervenus dans le métier du disque en l’espace d’un quart de siècle. Au début de leur parcours, les O’Jays d’Eddie Levert ont souffert d’être ballotés de maisons de disques en directeur artistique sans avoir la possibilité de donner leur avis, ce qui les a contraints à patienter une décennie avant de voir le succès s’installer durablement ; et même avec la réussite, l’autoritarisme en studio de leurs producteurs Gamble & Huff les a obligés à centrer leur répertoire autour de la chanson protestataire, un domaine qu’ils auraient parfois souhaités délaisser pour enregistrer des ballades et des textes plus légers. A terme, le conseil de Levert et ses fils a eu le mérite d’ouvrir les portes de la fortune au trio LeVert de Gerald et Sean qui se sont empressés d’inviter les O’Jays à se prendre en charge eux-mêmes en studio pour obtenir de leur propre initiative des best-sellers qu’ils n’espéraient plus.
En quatre décennies de présence continue sur les charts, le palmarès des O’Jays reste unique en son genre, avec un total de cinquante neufs hits dont près de la moitié ont accédés au Top 10 afro-américain, dix d’entre eux s’installant à la première place. Mais alors que le grand public s’est intéressé à eux au cours de la première moitié de leur carrière, à en croire le Hot 100 (Love Train en 1973 a même été Numéro Un Pop), leur audience s’est replié sur la communauté noire à partir de des années 1980, signe d’une certaine radicalisation du regard extérieur porté sur la soul. Quand on leur fait la remarque, les O’Jays se contentent de hausser les épaules en affirmant que le succès artistique ne jauge pas uniquement à la lecture des hit-parades. En enchainant les concerts par centaines chaque année, même aux périodes les plus difficiles de leur histoire, ils en ont donné une preuve évidente.
Dans les années cinquante, avec ses deux cent mille habitants, Canton fait partie de ces ville sidérurgiques qui font de l’Ohio l’un des principaux fournisseurs de l’industrie automobile de Detroit, un statut industriel qui explique la présence de nombreuses familles afro-américaines, comme celle des Levert. Eddi Levert à sept ans lorsqu’il rencontre à l’école primaire Walter Williams ; devenus inséparables, ils concrétisent quelques années plus tard leur fraternité en devenant les verts LeVert Brothers, un duo qui interprète des spirituals le dimanche sur une station de radio locale. En 1958, le doo-woop prend le pas sur le gospel avec l’arrivé de William Powell, Bobby Massey et Bill Ilses, et le quintette se fait connaître sous le nom de Triumphs.
Sous l’impulsion d’un promoteur de Canton qui compte sur leur gloire pour placer ses chansons, les Triumphs obtiennent une première audition chez Decca à New York, puis chez King à Cincinnati où Syd Nathan leur fait enregistrer en studio quelques chansons qu’il affirme vouloir publier sous le nom des Mascots, sans tenir sa promesse dans un premier temps. Déçus, les cinq chanteurs s’installent à Cleveland où le disc-jockey Eddie O’Jay les prend sous son aile en les présentant à Don Davis à Detroit qui produit en 1960 un premier 45-t publié sur Apollo, Miracles. De ce parrainage va naître leur identité définitive, celle des O’Jays.
Alors que Syd Nathan se décide enfin à sortir sur King certaines des faces qu’il avait en réserve, O’Jay envoie ses protégés à Los Angeles chez H.B Barnum, un ancien membre du groupe de doo-woop les Dootones, devenu patron des disques Little Star. Tout en leur trouvant des engagements comme choristes sur des séances de Nat « King » Cole ou de Lou Rawls, Barnum négocie pour leur compte un contrat avec Imperial pour qui les O’Jays enregistrent un leurs quatre premiers hits : Lonely Drifter en 1963, une relecture de Lipstick Traces (on a cigarette) du Néo-orléannais Benny Spellman et Let It All Out en 1965, et surtout Stand In for Love qui frôle le Top 100 à l’automne 1966.
Juste au moment où survient le succès, le rachat d’Impérial par Liberty pousse les O’Jays chez Minit mais leur carrière piétine et ils retournent à Cleveland où Bill Isles leur annonce son intention de les quitter. Pendant quelques mois, les quatre chanteurs restants songent à abandonner mais un passage à l’Apollo de Harlem les met en présence du producteur Richard King qui obtient eux un engagement chez Bell, la compagnie de Larry Uttall. Sous la direction de George Kerr, un ancien membre des Imperials, les O’Jays obtiennent à la fin de 1967 leur premier best-seller avec une ballade intitulée I’ll Be Sweeter Tomorrow (Than I Was Today) suivi de Look Over Your Shoulder, mais le hasard veut que Bell soit racheté à son tour et les O’Jays font une deuxième fois les frais de la situation.
Leur arrivé chez Neptune en 1969 s’effectue par l’entremise des Intruders qui recommandent les O’Jays à Kenny Gamble et Leon Huff. En l’espace d’un peu plus d’un an, les parrains du son de Philadelphie, assistés de Thom Bell et de Bobby Martin, commencent par façonner une image plus contemporaine pour les O’Jays, avec des titres comme One Night Affair et Looky looky (look at Me Girl) qui s’installent sans peine dans le Top 20. Une troisième fois, la chance tourne avant le quartette ait eu le temps de s’affirmer quand Neptune, dont la distribution est assurée par Chess Records à Chicago, doit fermer ses portes quelques mois après la mort de Leonard Chess. H.B. Barnum propose ses services mais les singles publiés à l’époque sur Saru et Little Star ne conduisent les O’Jays nulle part.
La roue tourne enfin en 1971 lorsque trois propositions surviennent simultanément ; outre Motown et le label Invictus du trio Holland-Dozier-Holland qui manifestent leur intérêt, la nouvelle compagnie formée par Gamble et Huff avec le financement de CBS, Philadelphia International, fait une offre à Eddie Levert qui insiste pour y associer ses condisciples. Seul Bobby Massey, persuadé que Gamble et Huff ne concédera aucune autonomie créative aux O’Jays, jette l’éponge à ce moment crucial de l’histoire du groupe ; devenu producteur, il assurera avant la fin de l’année la réussite des Ponderosa Twins + One.
Le temps va donner raison à Massey puisque Gamble & Huff guident étroitement la production discographique des trois O’Jays pendant quinze ans, tout en garantissant dans le même temps leur réussite. L’emprise de ces producteurs est d’autant plus forte pour le trio qu’il devient dès 1972 le navire amiral de la flotte Philadelphia International à qui il donne son tout premier Numéro Un, Back Stabbers. Jusqu'à la fin de la décennie, rien ne semble arrêter la machine des O’Jays qui publient sous leur nom neuf albums, tous disques d’or ou de platine. Avec deux Numéro Un Soul dont le second, Love Train, s’installe également tout en haut du Hot 100, Back Stabbers inaugure une série qui se poursuit avec Ship Ahoy, consacré par le platine en 1973, suivi l’année suivante de The O’Jays Live in London, puis Survival et Family Reunion (nouveau disque de platine) en 1975, Message in the Music en 1976, Travelin’ at the Speed of Throught en 1977, pour se terminer avec deux nouveaux recueils de platine en 1978 et 1979, So Full of Love et Identify Yourself.
En cette période de l’histoire des Etats-Unis, marquée par la fin de la guerre du Viêtnam et la démission du président Nixon, l’une des constantes du répertoire des O’Jays est l’usage récurrent de textes combatifs qui dénoncent l’esclavage (Ship Ahoy), l’hypocrisie (Back Stabbers et Don’t Call Me Brother en 1972 et 1973) et le pouvoir de l’argent (For the love of Money en 1974 et Rich Get Richer la saison suivante), prônent la prise de conscience sociale et politique (Give the People What They Want et Message in Our Music, tous deux Numéro Un en 1975 et 1976), et défendent des valeurs écologiques (This Air I Breathe en 1973). Sans doute parce qu’ils font savoir à Gamble et Huff leur besoin de sortir de cette image engagée, apparaissent peu à peu dans le palmarès des O’Jays des best-sellers moins chargés comme I Love Music (Part 1), Livin’ for the Weekend et Darlin’ Darlin’ Baby (Sweet, Tender, Love), tous respectivement Numéro Un en 1975, 1976 et 1977 ; c’est d’ailleurs avec une composition sans prétention, Use Ta Be My Girl, que le trio va obtenir son hit le plus solide, cinq semaines à la première place des charts Soul en 1978.
Même au faîte de leur gloire dans les années 1970, les O’Jays ne sont pas exonérés des pièges de l’existence. Le cancer dont souffre Williams Powell est pour eux un souci constant ; depuis le mois de janvier 1976, Powell continue à participer aux enregistrements du groupe mais se fait remplacer sur scène par Sammy Strain, longtemps associé à Little Anthony & the Imperials, membre à part entière du trio à la mort de Powell le 26 mai 1977. Mais c’est surtout avec la décennie suivante que surviennent durablement du Top 10 au lendemain du succès de Girl, Dont let It Get You Down, en troisième position des classements noirs pendant l’été 1980. Dès la publication de The Year 200 en 1980 et de My Favorite Person deux ans plus tard, leur ventes diminue sensiblement pour atteindre le fond en 1984 avec Love and More. Sur le front des singles, aucun des dix titres qu’ils conduisent dans les charts ne dépasse la treizième place, un palmarès dont beaucoup d’artistes se seraient contentés mais qui se situe nettement en retrait des habitudes des O’Jays.
Plusieurs éléments permettent d’expliquer cette traversée du désert. S’ils ont réussi à échapper à la concurrence du disco, Gamble & Huff ayant eu l’intelligence d’adapter leur répertoire à l’atmosphère ambiante avec des compositions bien dans l’air du temps comme I Love Music, l’évolution brusque des modes au début de l’air Reagan ne joue pas en leur faveur ; mais avant tout, Eddie Levert attribue la désaffection de la communauté noire à la tournée qu’ils effectuent en Afrique du Sud au début de la décennie. Accusés d’avoir trahie la cause des adversaires de l’apartheid, montrés du doigt par les Nations Unies qui les inscrivent sur la liste des artistes réfractaires au boycott culturel officiellement mis en place contre Pretoria, les O’Jays voient s’évanouir une partie de la crédibilité dont ils disposaient dans les ghettos d’Amérique et leur palmarès en souffre durablement, même si les tournées continuent à s’enchaîner.
Le rebondissement qu’ils n’espéraient plus se produit en 1987, au moment où Eddie Levert s’apprêtait à renoncer à la scène. La chanson Lovin’ You, il s’agit d’une ballade signée Gamble et Huff vieille de dix ans qui surprend tout le monde chez Philadelphia International lorsqu’elle s’installe à la première place des classements Black le 7 novembre 1987. « Ce jour-là, je me suis dit que nous n’étions pas encore finis » avoue Levert. Dans le sillage de Lovin’ You, la chanson qui a donné son titre à l’album Let Me Touch You prend à son tour le chemin du Top 10 et les O’Jays reprennent leurs droits sur l’univers du R&B. De toute évidence, la période est propice au changement pour les O’Jays qui se séparent de Gamble & Huff ; les relations ont souvent été conflictuelles entre les deux producteurs, mais jamais à ce point et le trio reprend sa liberté en signant chez EMI qui assurait depuis quelques années déjà la distribution de Philadelphia International.
En l’espace de quatre ans, outre un recueil de Noël comme le monde anglo-saxon les aime (Home for Christmas en 1991), le trio publie deux albums qui entrent dans la liste des meilleures ventes : Serious en 1989 et Emotionally Yours, disque d’or deux ans plus tard. Pour la première fois de leur carrière, les O’Jays sont en mesure de produire eux-mêmes leurs enregistrements et ils en profitent pour adapter leur image à l’évolution de la soul. En faisant appel au fils d’Eddie Levert, Gerald et à son complice du groupe LeVert, Marc Gordon, particulièrement en phase avec le marché R&B contemporain, les O’Jays rajeunissent sensiblement leur production et obtiennent une nouvelle série de best-sellers. Have You Had Your Love Today, Numéro Un Black en 1989, propose de un interlude du rapper Jazz tandis que Emotionally Yours transforme une composition de Bob Dylan en hymne gospel deux ans plus tard, avec la complicité de Will Downing, de LeVert, d’Evelyn « Champagne » King et de Phyllis Hyman dans les chœurs. On pourrait également citer Serious Hold on Me en 1989, Don’t Let Me Down et Keep On Lovin’ Me en 1991, qui contribuent à redorer le blason du trio.
Pour les O’Jays, ce retour sur le devant de la scène est comme un dernier défi, un pari réussi qui leur permet de poursuivre leur carrière aujourd’hui en toute sérénité. Depuis 1993, Nathaniel Best est venu succéder à Sammy Strain, parti reprendre sa place au sein des Imperials. Si les recueils suivants Heartbreaker en 1993 et Love You to Tears, publié par Global Soul en 1997, n’ont pas connu un succès comparable à celui des albums précédents, la retraite est loin des préoccupations du trio qui continue a multiplier les apparitions sur scène à longueur d’année et dont on peut s’attendre à ce qu’il rebondissent une nouvelle fois dans l’avenir, comme l’a fait Eddie Levert en 1995 en co-signant avec son père le best-seller Father and Son.
Biographie tirée de l'ouvrage Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul de Sebastian Danchin, éditions Fayard (2002).