De toutes les légendes du Motown de la grande époque, les Four Tops sont les seuls à n’avoir pas été découverts et façonnés par Berry Gordy. A l’inverse des Temptations que Gordy s’est chargé d’éloigner du gospel pour les faire pénétrer dans l’univers Pop, les Tops avaient déjà flirter avec le jazz et la variété, ce qui a contribué à donner à leur production Motown une sophistication naturelle que la compagnie de Detroit a mis à profit pour faire monter en puissance sa politique crossover. A ce titre, les enregistrements des Four Tops réalisés en collaboration avec le trio Holland-Dozier-Holland touchent à l’essence même du son Motown, avec les figures de basse imaginatives de James Jamerson et la batterie tonitruante de Benny Benjamin, la confrontation entre les sections de cuivres et de cordes et la voix déclamatoire de Levi Stubbs, portée par les harmonies de ses frères d’armes.
L’une des clés de la réussite durable des Tops est l’attente qui n’a jamais cessé de régner entre eux, une harmonie vocale et humaine jamais remise en cause qui trouve son origine en 1954 lorsqu’ils unissent leurs voix pour la première fois à l’occasion d’un anniversaire. Ce qui n’était au départ qu’un hobby devient rapidement un métier alors que les propositions d’engagements se multiplient dans les clubs de Detroit. Très influencés par les Mills Brothers et les Ink Spots, ceux qui se font appeler les Four Aims privilégient des harmonies policées, des arrangements jazzy et un répertoire constitué de standards de la variété américaine. Leur premier enregistrement, I Wish You Would, réalisé pour Chess à l’invitation d’un cousin de Lawrence Payton, Roquel « Billy » Davis, voit les Four Aims devenir les Four Tops pour éviter toutes confusions avec les Ames Brothers – un ensemble vedette Pop de l’époque.
Jusqu’au début de la décennie suivante, les Tops parcourent le circuit des cabarets chic, de New York à Las Vegas, parfois en première partie de stars établies comme Della Reese, Brook Brenton, Count Basie et Billy Eckstine. Le succès est plus difficile à apprivoiser en studio, John Hammond chez Columbia et Orrin Keepnews chez Riverside ne parvenant pas à traduire sur vinyl le côté spectaculaire leurs prestations. En 1963, Berry Gordy pense réussir là où ses prédécesseurs ont échoué et les Four Tops font leurs débuts au sein de Motown sous les couleurs de la sous-marque Jazz Workshop. La formule semble faire long feu et les Tops se retrouvent relégués dans le rôle de choriste derrière des groupes comme les Supremes jusqu’au jour où Gordy décide de les intégrer dans son écurie soul en les confiant à ses auteurs-compositeurs de référence, Lamont Dozier, Brian et Eddie Holland. A partir de l’été 1964, avec l’entrée à la onzième place du Hot 100 de Baby I Need Your Loving, les Four Tops deviennent un pilier incontournable du son Motown.
Jusqu’au départ dans les larmes et la confusion de Holland-Dozier-Holland en 1967, les best-sellers se succèdent. A l’exception de Ask the Lonely au printemps 1965 et de Loving You Is Sweeter Than Ever (une composition de Stevie Wonder) l’année suivante. HDH sont responsables de la pluie de hits qui se succèdent sur les charts sous le nom des Four Tops. Au total, neuf titres qui accèdent simultanément au Top 10 noir et au Top 20 Pop : I Can’t Help Myself (double Numéro Un R&B et Pop), It’s the Same Old Song et Something About You en 1965, Shake Me, Wake Me (When It’s Over) et Reach Out I’ll Be There (second doublé R&B et Pop) en 1966, Standing in the Shadows of Love, Bernadette, 7 Rooms of Gloom et You Keep Running Away en 1967, année de la consécration pour Stubbs et les siens. Dans le même temps, les Tops s’imposent comme d’excellents vendeur d’albums avec des dizaines de concerts chaque année à travers l’Amérique, mais aussi en Angleterre où leurs premiers fans sont les Beatles.
Par comparaison, la fin de la décennie est moins brillante, même si n’importe quel autre artiste se serait contenté du palmarès des Tops, qui engrangent cinq autres hits en deux ans, parmi lesquels Walk Away Renee et If I Where a Carpenter, reprise d’un succès de Bobby Darin. La roue tourne en 1970 à nouveau en leur faveur à partir de 1970 alors que la connivence qui s’instaure avec d’autres producteurs comme Frank Wilson et Ashford & Simpson produit une nouvelle série magique : It’s All in the Game, Still Water (Love), (It’s the Way) Nature Planned It… Parallèlement, une collaboration réussie avec les Supremes fournit matière à trois albums (The Magnificient 7, The Return of the Magnificient Seven et Dynamite) et un single mémorable, River Deep, Mountain High.
Lorsque Berry Gordy décide d’installer son empire discographique à Los Angeles en 1972 contre l’avis de beaucoup de ses collaborateurs, la rupture est consommée avec les Four Tops qui résident fidèles à Detroit et passent sous la tutelle du Dunhill/ABC. La continuité de leur réussite est le signe d’un professionnalisme qui se joue de tous les obstacles, les best-sellers continuant à s’enchaîner dès la fin de 1972 avec Keeper of the Castle et l’album du même titre dont le single le plus porteur, Ain’t No Woman (Like the One I’ve Got) devient disque d’or avec un million d’exemplaires vendus. Main Street People, le recuail qui voit le jour la saison suivante, contient deux nouveaux best-sellers, Sweet Understanding Love et surtout Are You Man Enough, un titre associé au polar afro-américain Shaft in Africa. D’autres succès suivent (One Chain Don’t Make No Prison et Midnight Flower en 1974, Seven Lonely Nights en 1975, Catfish en 1976), mais l’irruption du disco porte préjudice aux Tops dont l’activité discographique s’arrête en 1978 avec leur dernier album ABC, At the Top.
Depuis le début, la scène a toujours constitué l’activité principale d’un groupe connu pour la perfection de spectacles aux chorégraphies millimétrées, ce qui évite aux Tops de connaître une longue traversée du désert, d’autant que leur carrière en studio repart en trombe dès 1981 avec Casablanca et le troisième Numéro Un Soul de leur carrière, When She Was My Girl, extrait de l’album Tonight !. Le temps d’un second recueil Casablanca (One More Mountain) et le groupe retrouve Motown en 1983 pour le vingt-cinquième anniversaire de la compagnie, en attendant de repartir cinq ans plus tard chez Arista où ils engrangent leurs derniers hits : Indestructible, If Ever a Love There Was avec Kenny G et Aretha Franklin et Loco in Acapulco, la chanson de Lamont Dozier et Phil Collins tirée du film Buster. N’ayant plus rien à prouver en studio, les Tops poursuivent leurs tournées inlassablement, jusqu’à ce que la disparition de Lawence Payton en 1997 mette un terme à l’équilibre exceptionnel qui a régné pendant plus de quarante ans entre ces quatre amis d’enfance. Introduits dans le Rock & Roll Hall of Fame en 1990, ils ont connu tous les honneurs au cours de leur carrière, sans pourtant jamais recevoir de Grammy Award, un « privilège » qu’ils partagent avec d’autres célébrités comme les Jacksons 5 et les Rolling Stones.
Biographie tirée de l'ouvrage Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul de Sebastian Danchin, éditions Fayard (2002).